Le paysage : un espace de vie et de conflits

Les paysages de notre quotidien ne sont pas des cartes postales. Ils changent au rythme des saisons et des modes de vie de leurs habitant·es. Pour Lolita Voisin, paysagiste et docteure en urbanisme, cette évolution génère des tensions… et des débats qu’il faut mener démocratiquement à l’échelle locale.

Une perception du paysage qui évolue

Des milliers de personnes posent leur regard sur un même paysage mais que voient-elles ? Un espace de vie intime, une ressource naturelle menacée, un lieu de travail, d’échanges ou de production… Le paysage est une réalité multiple, difficile à appréhender. « Il appartient aujourd’hui à toutes et tous, et non plus à une élite économique ou culturelle comme par le passé », explique Lolita Voisin, enseignante-chercheuse à l’École de la nature et du paysage de Blois (INSA Centre-Val de Loire). Premier traité international dédié au paysage, la Convention de Florence adoptée en 2000 fixe un cadre juridique aux politiques de paysage en Europe. Elle en donne une définition « apaisée » qui fait aujourd’hui consensus : « La perception de tou·tes les habitant·es qui vivent ce territoire y est clairement prise en compte, ainsi que l’interrelation entre les caractéristiques naturelles du paysage et les activités humaines », poursuit la chercheuse. En 2006, la ratification de cette convention en France est un marqueur de relance des politiques publiques en matière de paysage. Pas de grands principes imposés par l’État, mais des plans de paysage qui se multiplient à l’échelle locale. Il est aujourd’hui admis qu’on ne peut pas appliquer les mêmes règles au Plateau de Millevaches (nœud hydrographique important où naissent de nombreuses rivières) et au territoire des Pays de la Loire, ses châteaux, ses vignes et son attrait touristique. « Comprendre un paysage, c’est partir des lieux et des trajectoires humaines, des expériences successives et enquêter sur le temps long. L’expertise scientifique doit s’adapter à un espace précis », décrit Lolita Voisin.

« La démarche paysagère consiste à analyser toutes les tensions qui existent sur un territoire. »

Lolita VoisinEnseignante chercheuse à l’École de la nature et du paysage de Blois

Un enjeu démocratique et politique

La démarche paysagère consiste ainsi à « analyser toutes les tensions qui existent sur un territoire » et aborder de façon transversale les différents enjeux tels que l’agriculture, l’eau, la biodiversité, l’énergie, la mobilité, le tourisme ou l’urbanisation. « Les conflits sont perpétuellement présents, entre humains et non-humains, ou encore entre intérêts individuels et intérêt général », analyse la chercheuse. Pour cette raison, « la question du paysage est politique : Quel que soit le mot utilisé – paysage, cadre de vie, territoire, espace de vie -, nous devons débattre de son avenir collectivement, démocratiquement. » 

Depuis vingt-cinq ans, les plans de paysage offrent un cadre pour « faire parler les gens », conclut Lolita Voisin. Ils invitent les élu·es et les technicien·nes des collectivités locales à sortir de leur position dogmatique et de leur bureau pour décloisonner leurs méthodes de travail, et se déplacer sur le terrain avec la population pour voir au-delà des images iconiques et figées d’un territoire… Au-delà, aussi, des crispations. « En discutant du paysage, on se projette ensemble dans l’espace et le temps, et on commence à imaginer quelque chose de commun, un “autrement” désirable. »