Le paysage est un levier de la transition énergétique

Issus de loi paysage de 1993, les plans de paysage sont des outils d’aménagement qui permettent aux collectivités de planifier leurs projets de territoire en y intégrant, notamment, les enjeux de transition énergétique. Comment accélérer le déploiement et l’appropriation de ces outils ? Entretien avec Jean-Pierre Thibault, ancien inspecteur général des sites et des paysages et président du collectif Paysages de l'Après-Pétrole, et Damien Botteghi, directeur de l'habitat, de l'urbanisme et des paysages à la direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature du Ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Quel est l’état des lieux des transformations paysagères liées à la ­transition énergétique aujourd’hui ?

Jean-Pierre Thibault : La décennie 2000, où l’implantation des parcs éoliens et solaires a souvent obéi à l’opportunisme foncier, a fait revenir le paysage dans le débat public. La transition énergétique, indispensable, s’est traduite par une série de conflits locaux. Aujourd’hui, nous vivons dans des paysages énergétiquement inefficaces, en raison d’un zonage des activités générateur de
déplacements carbonés. Ce système reflète un monde qui n’existe plus, celui des énergies fossiles abondantes et bon marché. Nous devons créer des paysages multifonctionnels.

Damien Botteghi : Une bonne intégration dans le paysage des installations de production d’énergie permet bien sûr de protéger le paysage mais aussi d’améliorer leur acceptabilité par les territoires concernés et leurs habitant·es. La relation entre énergie et paysage est devenue un sujet politique, car il est vrai que, parfois, un sentiment de saturation visuelle de l’espace peut produire un sentiment de relégation. Or, même s’il existe différents niveaux de protection, il n’y a pas de « grands ou de « petits » paysages : le respect doit être le même partout, avec une approche fondée sur la concertation.

Comment les approches paysagères peuvent-elles accélérer la transition énergétique ?

J-P.T. : La démarche paysagère est d’abord une méthode qui invite à partir des territoires, en prenant en compte leur histoire, leur géographie, et leur perception par les populations. Les solutions doivent être trouvées en cherchant l’harmonie entre les communautés humaines et le substrat écologique de leurs territoires d’implantation. Les appels à projet de l’ADEME pour les plans de paysages, auxquels s’est joint l’Office français de la biodiversité, montrent que, quelque soit le fait générateur, – l’énergie ou la biodiversité – partir du paysage est la voie à suivre pour mener des projets de transition écologique cohérents et harmonieux qui emportent l’adhésion.

D.B. : Je voudrais citer un exemple révélateur. En 2024, le Grand prix national du paysage a été décerné au Schéma de cohérence territoriale (SCoT) de l’agglomération messine, qui s’est appuyé sur la démarche paysagère pour construire un projet de territoire –et, à terme, les documents d’urbanisme que sont les ScoT et les plans locaux d’urbanisme intercommunaux – intégrant la transition écologique dans l’ensemble de ses dimensions. Et, en effet, l’accélération de la transition énergétique a besoin de planification, car de celle-ci peut naître une cohérence. L’approche paysagère permet de fédérer l’ensemble des acteurs et de donner la parole aux citoyens et citoyennes.

« La démarche paysagère est d’abord une méthode qui invite à partir des territoires, en prenant en compte leur histoire, leur géographie, et leur perception par les populations. »

Jean-Pierre ThibaultPrésident du collectif de l’Après-pétrole

Comment mieux articuler transitions et paysages ?

J-P.T. : Nous avons la méthode, nous avons aussi certains outils. La France est couverte à 90 % par des Atlas de paysages qui décrivent de façon illustrée et analytique les éléments et les structures de chaque unité paysagère. Nous manquons toutefois de maîtres d’œuvre : notre pays compte dix fois moins de paysagistes que d’architectes, et deux fois moins de paysagistes par habitant·e que nos voisins anglais ou allemands. Les maîtres d’ouvrages, et en particulier les élu·es locaux / locales, doivent également être sensibilisés à l’approche paysagère, ainsi que les citoyens et citoyennes. Les transitions écologiques et énergétiques ne fonctionneront que si elles sont appliquées territoire par territoire, avec un système de solidarité des uns avec les autres.

D.B. : Je crois beaucoup à la preuve par l’action. Des projets peuvent servir de démonstrateurs. Pour faire face aux défis à venir, comme les projets photovoltaïques au sol de grande échelle, nous devons prendre le temps d’élaborer des guides collectifs de travail, en réunissant maîtres d’œuvres et maîtres d’ouvrages, associations, énergéticiens, paysagistes et architectes. D’ailleurs, le guide pratique publié par le réseau des Grands sites de France montre qu’il est possible de concilier enjeux paysagers et énergétiques, y compris dans des sites remarquables et très protégés. Prendre le temps du dialogue amène à trouver les bons équilibres.