« Les données deviennent disponibles, il faut apprendre à les exploiter »

Territoires et démocratie

Grâce à la loi de transition énergétique (LTECV), certaines données énergétiques sont désormais disponibles en open data. Disposant ainsi d'informations de plus en plus précises sur la consommation et la production d'énergie sur leur territoire, les collectivités peuvent avoir une vision claire et prendre de meilleures décisions. Encore faut-il qu'elles apprennent non seulement à manipuler et analyser les données, mais aussi à exploiter les résultats !

Qu’est-ce que l’open data en matière d’énergie ?

L’ « open data », c’est la mise à libre disposition des données, notamment celles détenues par le secteur public. En matière d’énergie, il s’agit aujourd’hui de celles visées par l’article 179 de la LTECV, c’est-à-dire la consommation et de production d’énergie annuelles, par énergie et par secteur (résidentiel, tertiaire…) et à la maille IRIS (soit par agrégats de 2000 habitants). Suite au décret paru à l’été 2016, ces données ont été mises en ligne par le service de l’observation et des statistiques (SOeS) du Ministère de la Transition écologique et solidaire et continuent à être enrichies progressivement.

Auparavant les observatoires régionaux de l’énergie et du climat pouvaient obtenir des données énergétiques auprès des gestionnaires de réseaux de distribution et l’INSEE était un autre pourvoyeur d’informations plus statistiques, qui étaient modélisées. Localement, les autorités concédantes disposaient d’information à la maille de la commune, mais leur usage n’était pas généralisé. Désormais, on dispose d’une base de données nationale partagée, qui a vocation à devenir de plus en plus précise, avec bientôt des données de consommation par agrégat de 10 compteurs, et des données de production d’énergie renouvelable, installation par installation.

Qui gère ces données ?

Ces informations peuvent gérées au niveau national ou local, et mises à disposition par des opérateurs publics (l’Etat avec le SOeS ou les observatoires régionaux par exemple), mais aussi par des opérateurs privés. Les gestionnaires de réseau de transport et de distribution d’énergie comme Enedis, GRdF, RTE et GRTgaz, qui sont les producteurs de la plupart des données, ont aujourd’hui leur propre portail d’open data « énergie ». Les données sont bien souvent les mêmes entre les différents portails mais cette profusion de sources est nouvelle et sème parfois le doute dans les esprits des utilisateurs potentiels. Sans compter que d’autres plateformes de données vont émerger, notamment du côté des collectivités qui doivent se mettre aux normes de nouvelles lois leur demandant de le faire (lois pour une République numérique, NOTRe, relative à la gratuité et aux modalités de la réutilisation des informations du secteur public…)

« Un opérateur public national indépendant doit assurer un premier socle de services gratuits à l’aide d’outils d’analyse et de visualisation »

L’enjeu actuellement est donc de déterminer qui assurera à l’avenir la « gouvernance » des données énergie en toute indépendance. Après avoir été réticents à la fourniture systématique de ces données, les énergéticiens souhaitent aujourd’hui garder la main sur ce sujet, par exemple avec l’initiative d’une agence de services numériques portée par Enedis, GrDF et d’autres distributeurs, qui pourrait proposer une plateforme multi-services incluant les données open data… Je pense qu’il est nécessaire qu’un opérateur public national indépendant assure un premier socle de service gratuit qui, à l’aide d’outils d’analyse et de visualisation, saura restituer la donnée de manière pertinente – et neutre !, et garantira sa fiabilité. Quoi qu’il en soit, les collectivités devront aussi s’y mettre car les données énergétiques ne sont vraiment pertinentes que lorsqu’on les croise avec d’autres informations …

Il faut mentionner la question des réseaux d’énergie : rappelons que ce sont les collectivités, en direct ou via les syndicats d’énergie, qui sont propriétaires des réseaux. Les réseaux sont un facteur essentiel de la transition énergétique, mais il est compliqué aujourd’hui d’obtenir de la part des gestionnaires de réseaux des informations réellement précises sur leur état, leur capacité, leur âge… la loi permet aujourd’hui l’accès pour les collectivités à un premier niveau d’information mais il faudrait aller plus loin.

Quel est l’enjeu de cette nouvelle donne pour les collectivités ?

Prenons l’exemple de la précarité énergétique. En croisant des données énergétiques sur la consommation des ménages, avec des informations sur leur logement ou leur revenu, les collectivités auront toutes les informations disponibles pour effectuer un premier diagnostic de ce phénomène sur leur territoire, et construire ensuite une vision. L’ONPE porte aujourd’hui un outil qui peut faciliter ce travail. Mais l’open data est une première brique : c’est en s’appuyant sur des données plus précises, plus locales, qu’elles pourront prendre des décisions concrètes.

On le sait, la transition énergétique se joue au niveau local. Mais peut-on agir sur ce que l’on ne connait pas ? Disposer d’informations accessibles et fiables sur le profil énergétique d’un territoire permet de construire un diagnostic et de suivre sa progression d’une année à l’autre en matière de maîtrise de l’énergie et d’énergie renouvelable.

« On le sait, la transition énergétique se joue au niveau local. Mais peut-on agir sur ce que l’on ne connait pas ? »

Les données dorénavant disponibles facilement permettent de mesurer l’autonomie énergétique, par exemple pour des territoires engagés dans une démarche à « énergie positive ». Désormais, chacun dispose des mêmes données en open data, il est donc possible de se comparer avec le voisin, voir comment à la même échelle géographique les autres collectivités agissent… Cela aide vraiment à la prise de conscience et à faire émerger des enjeux stratégiques.

Quels conseils donnez-vous aux collectivités qui souhaitent s’approprier ces données ?

En caricaturant, il y a deux catégories de collectivités : certaines ont identifié depuis longtemps les enjeux de la planification énergétique territoriale et se sont emparées de la question des données, alors que d’autres découvrent encore le sujet. Ces dernières peuvent aujourd’hui saisir l’opportunité de l’élaboration de leur plan climat-air-énergie territorial (PCAET) pour situer les informations utiles et commencer à les exploiter. Souvent, elles ne cherchent pas à accéder elles-mêmes aux données brutes mais s’appuient sur des tiers comme les observatoires régionaux – qui restituent la donnée à leur maille territoriale grâce à des analyses, des cartographies – ou des bureaux d’études.

Comprendre les thématiques énergétiques et savoir manipuler des données sur des gros volumes… voilà deux compétences différentes que les collectivités n’ont pas forcément ensemble ! Je suis certain qu’elles vont monter en compétence sur l’exploitation de données, dans tous les champs d’action qui les concernent. Des outils doivent se développer pour les y aider et améliorer le choix des sources, le filtrage et l’analyse des données, leur restitution.

Un territoire doit disposer de systèmes d’informations géographiques qui permettent d’exploiter et de représenter les informations géolocalisées. L’enjeu est de restituer les données de manière compréhensible, qui parle, qui incite à la discussion, et à la prise de décision. Les élus ne sont pas des experts, ils ont besoin d’aide pour comprendre une thématique : l’open data couplée à des outils d’analyse et de visualisation sont aussi là pour donner plus de force à leur décision, plus de légitimité.

Interview de Julien Barreteau, ‎responsable développement énergie au ‎Sipperec et administrateur du CLER – Réseau pour la transition énergétique.

Publication

Cet article est extrait du CLER Infos n°115

La transition énergétique repose sur une multitude d’outils et de nouvelles technologies que les chercheurs découvrent et expérimentent. Industrialisés, certains font leur entrée dans la vie quotidienne de millions d’individus qui sont ainsi amenés à se les approprier. Associées aux innovations sociales et économiques, elles sont un formidable levier d’actions pour déployer les énergies renouvelables et réaliser des économies d’énergie.

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En savoir plus sur l’open data en matière d’énergie

Le CLER – Réseau pour la transition énergétique propose à ses adhérents un web-séminaire spécial dédié à cette thématique le 12 septembre 2017 dès 16h, avec la participation de Julien Barreteau, ‎responsable développement énergie au ‎Sipperec et Julien Vye, chef de projet transition énergétique et climat et Directeur des SEML Energies Renouvelables à Valence Romans Agglo.

Inscrivez-vous au webinaire du 12 septembre 2017