« L’impact sanitaire de la pollution atmosphérique ne fait plus de doutes »

Mobilités, Transition

Isabella Annesi-Maesano est directrice de recherche à l'Inserm et dirige une équipe de chercheurs spécialistes des maladies allergiques et respiratoires. Elle décrit les multiples effets néfastes de la pollution atmosphérique et propose notamment de « ré-inventer la ville » pour y remédier. Interview.

Quels sont les impacts de la pollution atmosphérique sur la santé ?

Les pics de pollution provoquent des effets immédiats chez des sujets déjà malades. Ces personnes sont victimes d’une crise de leur pathologie, le plus souvent de type cardio-pulmonaire, comme une crise d’asthme ou un infarctus, car les polluants atmosphériques sont inhalés, arrivent aux poumons et peuvent endommager le cœur. Sur le long terme, l’exposition répétée à la pollution atmosphérique contribue également au développement de pathologies, à nouveau le plus souvent de type cardio-pulmonaire. Des maladies chroniques « multi-factorielles », qui nécessitent l’intervention de plusieurs facteurs – dont la pollution atmosphérique – pour se développer et cela lorsqu’il y a un terrain génétique de prédisposition.

« La mobilité durable passe par plus de marche, de vélos, des voitures moins polluantes, des transports en commun gratuits et du covoiturage »

Mais ce n’est pas tout : les particules, un des polluants les plus communs, ont des tailles variables. Les plus petites, qu’on appelle fines ou ultra-fines, une fois qu’elles sont inhalées, arrivent jusqu’aux bronches et aux alvéoles où elles franchissent la barrière alvéolaire. Elles se retrouvent ainsi dans la circulation du sang et touchent tous les organes. Depuis une dizaine d’années, nous savons donc que la pollution est également à l’origine du diabète, de maladies neuro-dégénératives, du cancer du poumon, de l’arthrite rhumatoïde, de l’autisme chez l’enfant… Enfin, tout comme le tabagisme passif, des effets néfastes existent pour le fœtus : les nouveau-nés peuvent être plus petits, plus fragiles, souffrant de difficultés pulmonaires.

Quels sont les effets des particules fines en particulier ?

Les particules fines ou ultra-fines ont une caractéristique importante : leur composition dépend beaucoup des lieux où on les mesure. Dans le métro, elles sont chargées en métaux (en raison de la présence de trains, rails, freins…) En ville, surtout en France, on y trouve du diesel. Et à la maison, si on allume un feu, ces particules comportent de la biomasse. Mais on émet des particules tout simplement en fumant une cigarette. En fonction de la composition de ces particules, les effets sur le corps humain sont différents, et leur persistance dans l’organisme est également différente. On parle beaucoup de la circulation à Paris – dans les zones urbaines, les transports sont la principale source de particules fines – mais la biomasse génère une pollution elle aussi très grave qu’il ne faut pas sous-estimer.

Quelles mesures pourraient permettre de lutter contre ces effets néfastes ?

Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer. Il faut absolument accorder plus d’importance à la surveillance de l’air. A Paris, seules trois stations sur 22 mesurent les particules fines. C’est insuffisant. Les particules ultra-fines – dont font partie les nanos – ne pèsent rien, il faut les dénombrer et transmettre des informations à ce sujet au grand public, pour qu’il se protège. A ce jour, aucune mesure les concernant n’est publiquement disponible.

Le plan national santé – environnement existe pour limiter les émissions mais il n’est pas suffisant. Les pouvoirs publics peuvent agir par la fiscalité par exemple, en taxant les énergies fossiles et en supprimant certains avantages fiscaux. Pourquoi défiscaliser l’achat de chauffage au bois, si on sait qu’il n’est pas bon pour la santé ? Il faut inciter à rénover les logements grâce à une isolation intelligente, et changer son mode de chauffage. Le chauffage électrique n’est pas néfaste… si l’électricité provient de ressources naturelles, comme la chaleur de la terre, le vent, le soleil ! Je souhaite que la recherche puisse étudier davantage les énergies alternatives ou renouvelables, et développer des technologies nouvelles, notamment celles permettant d’utiliser ces énergies facilement. Mais les financements ne sont malheureusement pas suffisants.

Plus de voies piétonnes, de voies cyclables, de végétalisation pour maintenir la biodiversité qui est aussi importante pour la santé : c’est toute la ville qu’il faut ré-inventer. La mobilité durable passe par plus de marche, plus de vélos, des voitures moins polluantes, des transports en commun gratuits et du covoiturage. Aux Etats-unis, pour aller de Berkeley à San Francisco, il suffit de se rendre sur un parking de covoiturage pour monter dans une voiture et disposer du pont sans péage et de voies express… Pourquoi ne pas imaginer une voie de covoiturage entre Roissy et Paris ?

Ketty Lattela, 40 ans, vit dans la Vallée de l’Arve en Haute-Savoie : « Ici, tout est fait pour les voitures ! »

« Je vis à Domancy depuis quatre ans. Quand nous sommes arrivés avec mon mari et mes enfants, nous ne savions pas que l’air était si pollué. Personne n’en parlait. Au bout de quelques mois, nous avons remarqué que nos yeux piquaient et que nous toussions tout le temps. Il était déjà trop tard : nous avions acheté un terrain et déposé un permis de construire. Aujourd’hui, nous avons la maison idéale, mais pas au bon endroit. Nous vivons dans un brouillard permanent. Je consulte le site d’Air Rhône-Alpes tous les jours pour connaître les chiffres de la qualité de l’air. Mes enfants de 6, 8 et 10 ans ont fini par intégrer cette contrainte. Le matin, ils me demandent s’ils ont le droit de courir à l’école aujourd’hui. C’est affreux, non ?

Avec les mamans de Domancy, nous avons porté un masque et un t-shirt à slogan le jour des élections régionales, et aussi tourné une vidéo décalée pour alerter au maximum sur les réseaux sociaux. Mais les élus nous prennent pour des écolos cinglés. Ils ont peur de faire fuir les touristes s’ils admettent que la vallée est polluée. On dit que l’industrie, le chauffage au bois et la circulation sont responsables. Mais ici, tout est fait pour les voitures ! Il n’y a pas de piste cyclable, pas de trottoirs et peu de transports en commun. Je ne crois plus à la mobilisation des élus ! Si dans deux ans, rien n’a bougé, tant pis pour la maison, nous déménagerons. »

Propos recueillis par Claire Le Nestour.

Publication

Cet article est extrait du CLER Infos n°114

Au cours des campagnes pour les élections présidentielles et législatives, la transition énergétique doit s’imposer dans le débat politique et être largement débattue : elle est une opportunité formidable pour répondre aux enjeux sociaux, économiques et démocratiques auxquels nous sommes, personnellement et collectivement, confrontés. Les nombreux témoignages à lire dans ce dossier du CLER Infos n°114 le confirment et montrent la voie à suivre.

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