La raréfaction des ressources, un enjeu de taille pour l’industrie rurale

L’industrie rurale se confronte fortement aux tensions sur l’accès à l’eau, à l’énergie et aux sols. C’est l’un des enseignements du rapport “L’industrie rurale face à la raréfaction des ressources” publié en novembre 2025 par le GIP EPAU dans le cadre de la Caravane des Ruralités. S’appuyant sur des données chiffrées et l’étude de trois territoires, ses deux co-autrices, Magali Talandier, professeure d’urbanisme à l’université Grenoble-Alpes, et Manon Loisel, consultante et chercheuse en politiques publiques territoriales chez Partie prenante, incitent à penser la réindustrialisation au-delà du développement économique.

Que représente aujourd’hui l’industrie dans les territoires ruraux ?

Manon Loisel : Une des spécificités françaises c’est la place importante des activités industrielles dans les territoires ruraux. La révolution industrielle s’est jouée dans les campagnes qui sont encore aujourd’hui bien plus industrielles qu’on ne l’imagine ! 36 % du total des emplois industriels se situent dans un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) rural en 2022, pour 25 % des emplois.  

Dans quelle mesure ces EPCI sont-elles concernées par les dynamiques de réindustrialisation ?

M. L. : Il faut sans doute mettre en perspective le terme même de « réindustrialisation ». En France, depuis 2016, il y a eu un petit rebond de l’emploi industriel, en particulier dans les EPCI à dominante rurale bien connectés à des territoires métropolitains. Mais ce rebond s’inscrit dans une trajectoire largement déclinante. La tendance de ces 30 dernières années c’est l’effondrement massif des emplois industriels en France. 

Pourquoi faites-vous l’hypothèse que l’industrie rurale connaisse des problématiques particulières d’accès aux ressources ?

M. L. : Les industries rurales sont à la fois plus consommatrices de ressources – surtout en eau, et dans une moindre mesure en foncier et en énergie – et plus dépendantes des ressources environnantes. L’accès à l’eau est particulièrement important car les industries rurales prélèvent plus d’eau que les industries urbaines. Cela s’explique par la concentration d’activités industrielles plus aquavores comme l’agro-alimentaire, la papeterie, la chimie et la pharmaceutique. À cela s’ajoute une concurrence avec d’autres activités aquavores très présentes dans les territoires ruraux : l’agriculture, le développement résidentiel ou encore le tourisme. 

« Les industries rurales sont à la fois plus consommatrices de ressources – surtout en eau, et dans une moindre mesure en foncier et en énergie – et plus dépendantes des ressources environnantes. »

Manon Loiselconsultante et chercheuse en politiques publiques territoriales chez Partie prenante

Qu’en est-il de la consommation énergétique de l’industrie rurale?

M. L. : D’après nos analyses, les industries rurales ne consomment pas plus d’énergie que les industries urbaines. En revanche, elles sont plus vulnérables quand l’accès à l’énergie se contracte. Cela tient notamment à la plus grande interdépendance entre les entreprises. Sur la communauté de communes Ballons des Hautes-Vosges, l’entreprise 1083 fabrique des jeans made in France. En 2023, lors des pics d’augmentation des prix de l’électricité, certains acteurs de sa chaîne de production ont mis leur activité à l’arrêt. Sur un territoire rural, quand un maillon de la chaîne de production s’arrête, la densité d’acteurs en présence est beaucoup plus faible que dans un territoire métropolitain. Le risque que la chaîne de production s’arrête est alors plus élevé. 

Quelles réponses face à cette problématique d’accès à l’énergie et à l’eau ?

M. L. : Nous avons observé sur nos trois territoires d’enquête (communauté de commune Porte de Drômardèche, communauté de commune Ballons des Hautes-Vosges et communauté d’agglomération du Bressuirais) des stratégies variées pour faire face à ces difficultés. Certains acteurs sont contraints de renoncer ou de mettre en arrêt temporairement leurs productions comme je viens de l’évoquer. D’autres cherchent à réactiver des ressources disponibles : des turbines hydrauliques dans les Vosges, la valorisation de biomasse en proximité, le développement du photovoltaïque sur les toits des entrepôts…. Enfin, certains investissent massivement dans la transformation de leurs processus de production. Dans la Drôme, le groupe espagnol Saica Paper, très marqué par les difficultés d’accès à l’eau dans le territoire ibérique, a doté sa papeterie de Laveyron de sa propre station d’épuration et de son propre système énergétique local. 

Quels sont les points de vigilance vis-à-vis de ces stratégies ?

L’activation de ressources disponibles se confronte à des enjeux réglementaires complexes. C’est un défi important pour les ingénieries locales, moins bien dotées que dans les territoires urbains. Les innovations dans les processus de production supposent des millions d’euros d’investissement. Le risque est que l’écart se creuse entre les gros acteurs industriels, en capacité d’investir et massivement soutenus par des financements publics, et les entreprises de taille intermédiaire qui n’en ont pas les moyens. 

Découvrir le rapport