Transition énergétique : réduire les inégalités
La dépendance de la France aux énergies fossiles pèse fortement sur les budgets des ménages. Comment réduire cette dépendance sans faire porter l’effort de la transition sur les plus fragiles ? Entretien croisé avec Priscillia Ludosky, figure du mouvement des Gilets jaunes et cofondatrice du collectif des luttes sociales et environnementales et Lucas Chancel, économiste et co-directeur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l'école d'économie de Paris.
Pourquoi sortir de notre dépendance aux énergies fossiles ?
Priscillia Ludosky : En 2018, ma pétition contre la taxe carbone a recueilli plus d’un million de signatures. Tout en reconnaissant la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre, je critiquais le procédé qui consistait à faire payer la protection de l’environnement à ceux qui n’ont pas les moyens de changer de véhicule ou de mode de transport. Notre société s’est construite sur l’hyperdépendance aux énergies fossiles, avec des impacts avérés sur le climat, la santé et une vulnérabilité aux pressions géopolitiques, comme le montrent l’intervention américaine au Vénézuéla ou le blocage du détroit d’Ormuz, qui se traduisent par une volatilité des prix pour les particuliers. Mais il faut être cohérent. On ne peut pas demander aux gens de réduire leurs consommations d’énergies fossiles tout en réautorisant, comme le Sénat vient de le faire, la recherche d’hydrocarbures en outre-mer. C’est une source d’incompréhension.
Lucas Chancel : En France, malgré l’adoption dans les années 1970 d’un système électronucléaire, le transport, le chauffage, l’industrie demeurent extrêmement dépendants des énergies fossiles, un système énergétique issu de deux cents ans d’organisation du monde. Cela nous contraint à verser de l’argent à des oligarchies, russes, saoudiennes ou qataries, avec des conséquences politiques profondes. Nocives pour notre souveraineté, notre santé, notre environnement et notre pouvoir d’achat, ces énergies fossiles sont en outre peu efficaces : quand on les convertit en électricité ou en mouvement, on en perd la moitié ! Autant d’arguments qui plaident en faveur d’une transformation radicale de nos systèmes énergétiques.
« Il faut prendre les choses dans le bon ordre et donner d’abord aux gens les moyens de se nourrir et de se loger. »
Priscillia LudoskyFigure du mouvement des gilets jaunes et cofondatrice du collectif des luttes sociales et environnementales
Comment concilier transition énergétique et justice sociale ?
P.L. : Devant l’absence de volonté politique, les citoyens s’organisent. À l’échelle du quartier, de la commune, ils constituent des collectifs pour attaquer l’État en justice, à l’instar de l’Affaire du siècle ou de la victoire obtenue récemment par les habitants de l’île de Bonaire contre les Pays-Bas qui ne les protégeaient pas suffisamment des effets du changement climatique. On ne peut pas séparer les questions sociales, environnementales et démocratiques. À Mayotte, territoire délaissé de la République, si on veut que les habitantes et habitants se soucient du dérèglement climatique et préservent la mangrove qui les protège des cyclones, il faut commencer par leur donner les moyens de se nourrir et de se loger. Il faut prendre les choses dans le bon ordre.
L.C. : En Suède, le gouvernement a commencé, dès les années 1970-1980, par transformer profondément le système énergétique, en développant des réseaux de chaleur biomasse communaux. Ainsi, une alternative locale et renouvelable aux énergies fossiles a été mise en place avant l’instauration d’une taxe carbone. Aujourd’hui, les décideurs publics ont tendance à s’en remettre au marché. Ils mettent un prix sur le carbone, en espérant que les systèmes de production se transforment. Le plus souvent, c’est le consommateur qui paye. L’emballement du climat exige un changement radical. À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, la France comme l’Angleterre ou les États-Unis de Roosevelt ont nationalisé les filières du charbon, du gaz et de l’électricité pour des raisons de souveraineté, de pilotage de l’industrie et de justice sociale. Cette socialisation de l’énergie, dans un cadre démocratique, montre qu’un changement rapide et profond est possible. Nous pouvons nous en inspirer pour la transition énergétique, en sortant du dogme de la mise en concurrence et en associant aux mécanismes du marché davantage d’interventions publiques. La décarbonation ne garantit pas la justice sociale, mais, en démocratie, la justice sociale est une condition absolument nécessaire au soutien d’une transformation énergétique d’ampleur.
«Aujourd’hui, les décideurs publics ont tendance à s’en remettre au marché. Le plus souvent, c’est le consommateur qui paye. »
Lucas ChancelEconomiste











