Dans les Ardennes, des citoyens poursuivent leur transition énergétique locale

Énergies renouvelables, Territoires et démocratie

Durant l'été 2016, trois éoliennes ont été implantées sur le territoire de la Communauté de communes des Crêtes préardennaises. Elles ont été financées par 350 citoyens qui en partagent aujourd'hui la propriété. Un projet de territoire fédérateur.

Il y a des réunions qui mènent loin. Très loin. Celles organisées a la fin des années 1990 par la Communauté de communes des Crêtes préardennaises, dans le Grand Est auront un impact sur plusieurs générations. « Tout a commencé par le lancement d’ateliers pour inciter les citoyens à réfléchir à l’autonomie du territoire, se souvient Jean-Marie Oudart, agriculteur et participant de la première heure. Nous étions dans une zone rurale où les 20 000 habitants, éparpillés sur 94 communes, avaient du mal à se fédérer. » Pour mobiliser au maximum, les discussions portaient sur trois thèmes : l’alimentation, l’habitat et les énergies renouvelables. « Des investisseurs commençaient à s’intéresser aux Ardennes pour implanter leurs éoliennes, ajoute-il. Il nous a semblé évident que nous devions être associés à ces projets, surtout que s’ils étaient si nombreux à prospecter, c’est qu’il y avait une rentabilité. »

1,6 millions d’euros citoyens

Résultat des discussions, quinze ans plus tard : trois éoliennes (d’une capacité de 0,8 MW chacune) sont inaugurées à Bouvellemont et Chagny en plein milieu de l’été, grâce à l’argent investi par 350 particuliers. Entre temps, les habitants ont dû démonter les préjugés de ceux qui les prenaient pour de doux illuminés, convaincre les banques, trouver un développeur prêt à se plier aux impératifs d’un projet citoyen, s’orienter dans la jungle des structures juridiques… « Au début des années 2000, les projets citoyens comme celui-ci n’étaient pas à la mode, raconte Christel Sauvage, directrice de l’Agence locale de l’énergie et du climat qui a accompagné le projet des Ailes des Crêtes. Il fallait tout inventer. »

Trois sociétés ont été créées pour permettre à des habitants, des collectivités, des associations, des entreprises locales et même des enfants d’investir, à partir de 100 euros, dans des structures adaptées à leur profil. Résultat : sur un coût total de 3,8 millions d’euros, près d’1,6 millions d’euros ont été apportés par des citoyens. Le reste a été emprunté auprès de la Caisse d’épargne qui a proposé « une offre sur mesure » pour permettre aux habitants de rester propriétaires et donc décisionnaires.

Des Ardennes à Bayonne

La production du parc est vendue pour 2/3 à EDF et 1/3 à Enercoop. Elle devrait fournir l’électricité nécessaire à 1600 foyers hors chauffage. Par précaution, le comité de pilotage n’avance aucun chiffre de rentabilité. « Vus les taux d’intérêt proposés par les banques, ce sera dans tous les cas plus intéressant que de laisser ses économies dormir sur un livret », souligne Christel Sauvage.

Et le projet dépasse les frontières régionales… Ardennaise d’origine, Marie Sogny vit à plus de 1000 kilomètres des éoliennes, près de Bayonne, dans les Landes. Il y a trois ans, son père a opté pour des cadeaux de Noël originaux en offrant une participation aux Ailes des Crêtes à chaque membre de la famille. « Nous n’avions jamais entendu du projet, mais cela correspond à notre envie de faire évoluer notre mode de vie », raconte cette adepte du zéro déchet. Avec cinq parts de 100 euros chacune, ses filles Maëvane, 9 ans et Mila, 5 ans sont donc propriétaires d’un petit bout de l’éolienne E3, réservée aux enfants. « Pour l’instant, elles ne comprennent pas tout, mais on a l’intention d’aller voir les éoliennes tourner pour leur expliquer qu’elles font partie d’un projet essentiel pour les générations futures ! »

Enrayer la désertification

Sur le territoire aussi, la démarche participative a donné envie aux citoyens de s’investir davantage : « C’est difficile à mesurer, mais je pense que le sentiment d’appartenance est plus fort qu’avant », explique Jean-Marie Oudart. Lui qui n’avait jamais été élu est devenu maire de Poix-Terron en 2014 puis vice-président de la Communauté de communes. « Nous avons réussi à enrayer la baisse du nombre d’habitants. La présence de l’autoroute joue sûrement un rôle mais des projets dynamiques comme celui des Ailes des Crêtes peut aussi peser dans la balance lorsque des jeunes couples envisagent de s’installer. » Après les éoliennes, les habitants comptent bien continuer leur transition énergétique coopérative. Ils planchent aujourd’hui sur un projet de centrale photovoltaïque villageoise dont le chantier devrait débuter d’ici à la fin de l’année, à Signy-L’Abbaye.

Par Claire Le Nestour, journaliste.

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Cet article est extrait du CLER Infos n°114

Au cours des campagnes pour les élections présidentielles et législatives, la transition énergétique doit s’imposer dans le débat politique et être largement débattue : elle est une opportunité formidable pour répondre aux enjeux sociaux, économiques et démocratiques auxquels nous sommes, personnellement et collectivement, confrontés. Les nombreux témoignages à lire dans ce dossier du CLER Infos n°114 le confirment et montrent la voie à suivre.

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